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Il y a peu de temps, à l'occasion d'une conférence portant sur les conséquences du syndrome d'Asperger dans la vie quotidienne, de nombreuses personnes dans le public se sont interrogées sur la question de la parentalité. En effet, moi-même et une autre intervenante avons confié être autistes et malgré tout mamans.

Plusieurs questions ont été posées, parmi lesquelles : comment parvient-on à concilier symptômes autistiques et rôle de maman ?

J'ai pu percevoir également, de manière sous-jacente, d'autres questionnements, du type : devenir maman lorsque l'on est autiste, est-ce bien raisonnable, n'est-ce pas "inconscient" ?

Répondre à de telles questions n'est pas chose aisée, car comment déterminer si l'on est une bonne maman ? Quels sont les critères pour recevoir le label de "maman parfaite" ? Et comment savoir si, dans certaines situations, nous nous comportons de telle façon parce que nous sommes autistes, ou parce que nous sommes des mamans, qui, comme toutes les autres, ont leurs moments de fatigue, de stress, d'inquiétude ?

Dans ce qui suit, je ne chercherai donc pas à m'interroger sur le fait de savoir si je suis une bonne maman, mais j'exposerai simplement celle que je suis au quotidien, sans avoir la prétention de parler au nom de toutes les mamans autistes, car nous vivons toutes notre parentalité de manière très différente. Et surtout, je m'attacherai à lutter contre certains préjugés particulièrement blessants pour les parents autistes, ce qui répondra parallèlement aux inquiétudes de certains autistes sur leurs "capacités" à devenir parents.

A la naissance de ma fille, j’ignorais encore mon autisme. Mon diagnostic a été posé alors que celle-ci avait 18 mois. Aurais-je pris la responsabilité de faire un enfant en me sachant autiste ? Je n'en sais rien. Peut-être aurais-je eu des doutes, mais ceux-ci auraient-ils réussi à me décourager ? Je ne le pense pas. Un jour, l'envie de devenir maman s'est imposée à moi et ne m'a plus lâchée, malgré d'énormes difficultés et des mois de traitements pour tomber enceinte. Fort heureusement, ce désir a fini par être comblé par l'arrivée de ma crevette, au cours de l'été 2011.

La survenue de mon diagnostic en janvier 2013 a été fondamentale dans notre relation mère-fille. J'ai enfin accepté d'être ce que j'étais malgré moi : une maman différente, et surtout, une maman très imparfaite. Une maman sans doute plus fatigable et plus irritable que la moyenne, une maman qui souffre d'une hypersensibilité au bruit... Bref, une maman qui n'est pas celle des feuilletons télévisées, ni des magazines, qui ne parvient pas à mener de front une brillante carrière avec job à temps plein, agenda surbooké et vie de mère trépidante, tout en étant hyper organisée, le genre qui tient une conversation méga existentielle avec son boss sur son portable tout en cuisinant un truc complexe d'une main et en surveillant les minots du coin de l'oeil. Je suis une maman qui panique dès qu'il y a un coup de fil à passer, qui y pense des jours avant, une maman qui doit déléguer pas mal de trucs au papa, qui doit souvent se mettre en retrait pour cause de burn out. C'est ainsi...

Mais ce n'est pas le plus important. Le plus important, voyez-vous, c'est que j'aime ma fille. Un peu comme une louve aime ses petits, un peu comme maman T-Rex dans Jurassic Park. Sans doute maladroitement, sans doute "excessivement", mais en tout cas, intensément. Comme beaucoup de mamans, je veux le meilleur pour elle, je m'inquiète pour elle, je lui trouve des surnoms à la fois mignons et parfaitement débiles du type "ma chouquette au sucre" ou "ma doudoune-chatte-chérie", et je compte bien lui foutre la honte d'ici quelques années devant le collège en lui demandant de bien nouer son écharpe.

Oh là ! J'entends d'ici certaines remarques : "Mais, les autistes, ça aime pas les gens, d'abord !", "Les autistes ont ni empathie ni compassion, ils ne voient qu'eux-mêmes !", "Les autistes, ça refuse tout contact physique"

Alors primo : ce n'est pas parce qu'un autiste ne sait pas comment montrer son affection ou la montre de manière particulière qu'il n'en ressent pas !

Secundo : ce n'est pas parce qu'un autiste peine parfois à décrypter les réactions des autres, qu'il ne peut pas ou jamais se mettre à leur place, s'imaginer dans leur situation, éprouver leur désarroi, leur souffrance, avoir de la peine pour eux. Certains autistes (dont je fais partie) sont au contraire dans l'hyper-empathie.

Tertio : si les autistes ne sont pas toujours très tactiles, il ne faut pas généraliser. De plus, il y a une différence entre ne pas se montrer tactile dans certaines situations sociales (dégoût du contact physique dans les transports en commun, refus de faire la bise à des collègues de travail) et dans des situations privées (faire un câlin/bisou à son enfant).

Pour résumer tout cela, en prenant ma situation personnelle :

Primo : je suis parfois maladroite pour exprimer certaines émotions, ou ne ressent pas le besoin de les manifester clairement, cela ne m'empêche pas d'en éprouver. Disons que je suis assez pudique sur ce point. Cela n'empêche pas mon mari et ma fille de savoir que je les aime. Je le montre juste différemment, avec parfois plus de retenue, davantage par les gestes que dans l'expression.

Secundo : il m'arrive de peiner à comprendre ma fille, ses réactions, son interprétation des choses, cela ne m'empêche pas d'éprouver de l'empathie à son égard dans beaucoup de situations. Je m'imagine souvent à sa place, lorsqu'elle est triste ou contrariée, et ça me brise le coeur. Je n'aime pas la voir plongée dans ses petits soucis à elle, la sentir perturbée.

Tertio : je ne suis pas tactile, c'est un fait. Le contact physique me déplait la plupart du temps. Je dirais même qu'il peut être douloureux, même s'il ne s'agit que d'un simple effleurement. Je hais les transports en commun, que j'emprunte cependant quotidiennement faute de pouvoir faire autrement. Et pourtant... Pourtant, j'adore sentir ma fille blottie contre moi, j'adore respirer son odeur, sentir sa chaleur. Je me plains même du fait qu'elle ne fait pas assez de câlins. Je ne suis jamais rassasiée de ses bisous, même s'ils sont tout baveux, ou collants. J'aime qu'elle prenne ma main dans sa petite menotte, même s'il y a encore plein de chocolats dessus, même si elle s'est amusée avec la gamelle des chats. Ce n'est peut-être pas logique, mais c'est ainsi.

Bref, je suis une maman atypique, très imparfaite, qui aime son bébé (oh, pardon, ma chérie, sa "grande fille"). J'aime sa bouille, ses fossettes, sa petite voix haut perchée, ses erreurs de prononciation, son sens de la répartie, ses genoux écorchés, le fait que comme moi elle déteste les petits pois, je l'aime même quand elle a fait un caca atomique, quand elle a le nez tout morveux.

Alors oui, on peut être autiste, et être maman...